Le secret de Khéops : Entretien avec son conseiller scientifique
Alors que Le Secret de Khéops est sorti en salle le mercredi 5 mars dernier, nous avons eu l’opportunité d’échanger avec Jean-Guillaume Olette-Pelletier, égyptologue et conseiller scientifique sur le film. Il nous a parlé de son rôle dans ce projet et de la manière dont le cinéma contribue à l’égyptologie et à l’archéologie.
Le film suit Christian Robinson, un égyptologue convaincu que le trésor de Khéops a été découvert lors de la campagne de Napoléon et secrètement rapatrié en France. Bien décidé à suivre les traces de Dominique Vivant Denon, premier directeur du Louvre, il n’hésite pas à enfreindre les règles pour retrouver ces artefacts disparus.

Dans les coulisses du cinéma historique : échanges avec Jean-Guillaume Odette Pelletier
Derrière le mythe : le rôle du conseiller scientifique dans Le Secret de Khéops
Quel est le rôle d’un conseillé scientifique ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : On est choisi pour notre expertise scientifique, afin de vérifier si un film qui s’appuie sur un scénario lié à notre discipline reste au plus proche de la réalité scientifique. Nous corrigeons donc les erreurs du scénario, car tout est intéressant en soi, il suffit d’apporter les ajustements nécessaires pour assurer une cohérence scientifique. Il faut aussi s’adapter aux choix artistiques de la réalisatrice. Dans le cadre du film Le Secret de Khéops, mon rôle était de conseiller Barbara Schlutz, la réalisatrice, ainsi que les acteurs sur le métier d’égyptologue, mais aussi sur les décors. On a toujours cette crainte de tomber dans l’égyptomanie, qui est à l’opposé d’une approche scientifique.
« Le côté scientifique n’est pas dénaturé : c’est une porte d’entrée qui peut inciter à découvrir le métier de manière plus approfondie. »

Qu’elles ont été vos missions dans le film Le secret de Khéops ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : J’ai énormément travaillé avec les créateurs de décors, notamment pour la scène des trésors de Khéops. Au départ, tout le monde imaginait des masques en or ou des sarcophages anthropomorphiques, mais cela ne correspondait pas du tout à l’époque. On m’a donc demandé : à quoi pourrait ressembler un trésor de cette période ? Est-ce que des trésors de l’Ancien Empire ont réellement existé ? Malheureusement, nous n’en avons découvert qu’un seul, celui de la mère de Khéops… ce qui tombait plutôt bien !
Concernant le sarcophage de Khéops, il fallait choisir quelque chose qui évoque les traditions funéraires de la IVe dynastie. J’ai également travaillé sur la création de formules hiéroglyphiques. Barbara souhaitait des inscriptions authentiques, grammaticalement et syntaxiquement correctes, et fidèles à l’époque, donc en ancien égyptien, à la transition avec le début du moyen égyptien.
Je suis aussi venu sur le plateau, mais mon rôle principal était d’intervenir sur les décors. J’apportais un regard scientifique, que ce soit sur les environnements ou certains gestes. Mais au final, c’était à Barbara de décider si elle souhaitait suivre mes recommandations ou non.
Authenticité et fiction : éclairage de Jean-Guillaume Odette Pelletier
Pensez-vous que le cinéma ait tendance à associer l’égyptologie et l’archéologie à une quête constante de trésors et de sensationnel ? Est-ce nécessaire pour intéresser le grand public, au risque de dénaturer la discipline ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : Oui et non. Le côté sensationnel n’est pas omniprésent dans le film. Par exemple, le personnage d’Isis, joué par Julia Piaton, est une archéologue en préventif. Son rôle dans le film se limite à intervenir sur des chantiers d’aménagement pour retrouver des fragments de métal ou de céramique. Et c’est une très bonne chose, car cela permet de montrer que l’archéologie ne se résume pas à la recherche de trésors.
Le choix de l’Égypte est, avant tout, un choix personnel de Barbara. Mais il est vrai qu’en France, l’égyptologie et l’égyptomanie sont encore très ancrées. Ce n’est pas seulement l’objet mystérieux qui fascine, mais aussi l’écriture hiéroglyphique, qui reste énigmatique pour toute personne extérieure à la discipline.
Dans le fond, l’histoire est une enquête : on cherche à comprendre ce qui s’est passé dans le passé, à retracer le destin de certaines sources ou personnages. Ce film est donc un mélange des deux : il met en avant l’aspect historique et scientifique tout en restant un divertissement.
Il y a plusieurs scènes coupées, notamment vers la fin, mais je pense que le film contient une bonne dose de données scientifiques. À un moment, trop d’informations risquent de lasser le spectateur. Quand on vient voir un film d’aventure, ce n’est pas pour regarder un documentaire. Mais c’est justement une excellente vitrine : cela peut inciter les spectateurs à s’informer, à regarder des documentaires ou à lire des ouvrages sur l’histoire et l’égyptologie.
Selon moi, il reste très fidèle au métier d’égyptologue. Certes, certains éléments sont extrapolés, mais cela peut susciter des vocations. Le côté scientifique n’est pas dénaturé : c’est une porte d’entrée qui peut inciter à découvrir le métier de manière plus approfondie. Pour moi, ce n’est pas négatif, c’est même l’une des meilleures vitrines pour notre discipline. Et puis, ceux qui seraient déçus en découvrant la réalité du métier laisseront naturellement la place. À la fin, il ne reste que les vrais passionnés, ceux qui sont prêts à se battre pour exercer cette profession.
« Les films et œuvres de pop culture sont bien plus que du divertissement : ils véhiculent une motivation qui, derrière, peut se transformer en une véritable ambition. »

L'archéologie et l'égyptologie dans le cinéma
Vous êtes égyptologue, et le film comporte plusieurs scènes d’archéologie. Êtes-vous également intervenu sur ces aspects-là ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : C’est moi qui ai géré cet aspect, ils m’ont demandé des conseils. Mais comme je le dis souvent, je ne suis pas archéologue. Je suis égyptologue, plus précisément épigraphiste de terrain. Mon travail consiste à analyser les inscriptions sur les sites, à en faire des relevés, à les traduire et à les vectoriser. J’ai déjà participé à des fouilles en Égypte, mais je n’ai pas le regard d’un archéologue, ce n’est pas mon métier. Je ne me revendique pas archéologue, car je serais incapable d’exercer cette profession, qui est bien différente de la mienne.
Dans le film, l’égyptologue (Fabrice) et l’archéologue préventive (Julia) se taquinent, et cette dernière est parfois décrite comme faisant une « archéologie de bureau ». Sur Europe 1, une journaliste a même suggéré que l’archéologie préventive était plus facile. Ne craignez-vous pas qu’un tel traitement renforce une opposition entre ces deux disciplines, alors qu’elles sont en réalité complémentaires ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : Ah non, c’est plutôt l’inverse. Mais honnêtement, je ne sais pas… Ce sont des disciplines symbiotiques, elles sont indissociables. Dire que l’une est plus facile que l’autre, ce n’est pas vrai. L’archéologie préventive, c’est un véritable parcours du combattant. J’ai des collègues qui ont eu des vies compliquées à cause de ça : envoyés dans des endroits reculés, travaillant dans la boue… Nous, en Égypte, on a l’avantage d’avoir du sable et de la chaleur.
Dans le film, c’est vrai que les archéologues sont perçus négativement. On les voit comme des emmerdeurs. Oui, il y a un aspect financier (pour les aménageurs), mais leur rôle est avant tout de transmettre le savoir, de compléter nos connaissances historiques et d’éviter que l’on sombre dans un obscurantisme croissant. C’est donc un équilibre compliqué entre la réalité, où cette vision existe effectivement, et l’image qu’il faudrait donner. Et puis, quand Fabrice Luchini dit ‘archéologue de bureau’… Pardon ? L’archéologie préventive, ce n’est pas du tout du travail de bureau ! Je pense même que certains archéologues aimeraient bien, parfois, surtout en hiver.
Dans le film les archéologues sont perçus négativement, c’est vrais. Quand on voit le film on voit les archéologues comme des emmerdeurs. Oui il y a un côté financier mais les archéologues sont là pour faire connaitre le savoir, faire en sorte que les connaissances historiques soient complétées, et que nous n’arrivons pas dans un obscurantisme croissant. Donc l’entre-deux est compliqué entre réalité où oui c’est une vision qui existe aujourd’hui, mais ce n’est peut-être pas celle qu’il faudrait donner. Effectivement, lorsque Fabrice Luchini dit « archéologue de bureau », pardon ? L’archéologie préventive ce n’est pas du tout du bureau, et je pense que les archéologues aimeraient bien parfois, notamment en hiver.
« Les archéologues sont là pour faire connaître le savoir, compléter nos connaissances historiques et éviter que l’on sombre dans un obscurantisme croissant. »

Quel est votre rapport au cinéma et à la pop culture qui abordent l’égyptologie ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : Je suis un geek à fond ! C’est d’ailleurs ce qui m’a motivé à persévérer dans l’égyptologie. Pour moi, c’est l’un des meilleurs médiums pour inspirer la prochaine génération, celle qui rêve de devenir égyptologue ou aventurier, à l’image de Lara Croft ou Indiana Jones. Cette passion, parfois teintée d’égyptomanie, permet de créer les passionnés et les chercheurs de demain, assurant ainsi la pérennité de notre discipline. Les films et œuvres de pop culture sont bien plus que du divertissement : ils véhiculent une motivation qui, derrière, peut se transformer en une véritable ambition pour s’impliquer dans le domaine. Ils peuvent aussi susciter un intérêt plus large, qui se traduit ensuite par des soutiens, des financements et une meilleure visibilité pour une discipline qui, sinon, peut être rapidement menacée.
Le mot de la fin
Quel message souhaiteriez-vous transmettre aux spectateurs après qu’ils aient vu Le Secret de Khéops ?
Jean-Guillaume Olette-Pelletier : La réalité archéologique et égyptologique présentée dans le film est assez fidèle. Certes, ce n’est pas une reconstitution totalement concrète, mais elle reste proche de notre quotidien. L’aspect recherche et chasse au trésor reflète ce que nous vivons au jour le jour, bien que dans la réalité, cela soit souvent plus complexe et semé d’embûches. Mais au-delà du divertissement, ce film offre une véritable initiation à la recherche archéologique et égyptologique. Si cela vous passionne, foncez ! Vivre de sa passion, quand on en a la possibilité, est une chance inestimable. Formez-vous, apprenez les langues anciennes, et surtout, allez sur le terrain pour voir si ce monde vous correspond.

Mon avis sur le film
Pour conclure cet article, j’aimerais revenir sur mon ressenti vis-à-vis du film. Contre toute attente, ce dernier n’a pas été une mauvaise surprise. Je me suis laissée porter par l’histoire, j’ai passé un bon moment, et je n’ai pas eu envie de quitter la séance !
Pour un premier film, Barbara Schluz propose un scénario solide, une enquête plaisante à suivre, ainsi qu’un montage et une réalisation qui permettent de profiter pleinement de l’expérience en salle. Si la fin semble un peu précipitée par rapport au rythme du film, il est appréciable qu’il ne s’éternise pas non plus.
Maintenant, si Le Secret de Khéops prouve que l’on peut allier divertissement et respect d’une discipline, j’aurais aimé que l’archéologie préventive ne soit pas réduite au rôle des « emmerdeurs », mais qu’elle soit replacée, en fin de film, à sa juste valeur : une discipline essentielle à l’histoire et à la préservation de notre patrimoine.
Le pillage, le réseau Interpol (qui lutte contre le pillage et le trafic d’antiquités), ainsi que l’égyptologie trouvent une place respectable dans le film. Il est donc dommage que les archéologues servent de cible facile pour un humour qui, en réalité, n’est pas utile au film.
Si, en tant qu’archéologue, j’ai su prendre du recul et en rire, je reste perplexe quant à la perception que le grand public pourrait en avoir. Ce film se veut divertissant, certes, mais il ne faudrait pas que ce soit au détriment d’une profession qui se bat au quotidien pour exister et être reconnue à sa juste valeur.
Je serais ravie d’échanger avec vous sur les différents sujets abordées dans cet article ! En attendant, si vous aimez les films historiques, découvrez-en d’autres ici : cinéma. Vous pouvez aussi explorer nos derniers articles sur l’archéologie. N’hésitez pas à partager votre avis en commentaire ou à ajouter toute information qui vous semble importante !
